L’agriculture biologique peut-elle être non-raisonnée ?

06/09/2019

L’agriculture biologique peut-elle être non-raisonnée ?

Beaucoup d’entre nous ont pris conscience de l’importance de la qualité de l’alimentation pour sa santé et celle de la planète. On fait de plus en plus attention aux méthodes de production, et notamment aux types d’agriculture. On cherche à manger sainement, afin de préserver sa santé, et également afin d’éviter les impacts négatifs de sa consommation sur l’environnement. Cela passe, entre autres, par une consommation d’aliments ayant reçu le moins de [voire aucun] traitements phytosanitaires. Ce qu’on veut, c’est du « sans pesticide ». On en a assez des produits dits issus de « l’agriculture raisonnée », car selon certains : « C’est de la foutaise, raisonnée ça veut tout dire et rien dire. Soit c’est bio, soit ça ne l’est pas, un point c’est tout ! » affirment-ils avec ferveur, et parfois avec quelques clichés.

Mais voilà, ce que ces personnes ne savent pas, c’est que « bio » ne veut pas dire « sans pesticide ». Et que « agriculture raisonnée » ne s’oppose pas à « agriculture biologique »… On peut pratiquer l’un, ou l’autre, ou les deux, ou aucun des deux.

 

La classification linéaire des types d’agriculture :

La vision commune de l’agriculture passe par une vision linéaire des pratiques agricoles : en caricaturant un peu, du côté « obscur de la force » il y a l’agriculture conventionnelle, parfois dénoncée comme intensive, où le seul objectif serait le productivisme ; à l’opposé est souvent placé l’agriculture biologique, en général perçue comme une agriculture respectueuse de l’environnement ; entre les deux, on désigne une forme d’agriculture intermédiaire, entre productivisme et respect de l’environnement, l’agriculture raisonnée. La morale collective considère donc une mauvaise agriculture, une intermédiaire un peu meilleure, et une bonne agriculture qui seraient classées sur un axe linéaire allant du moins vers le plus.

 

 

Seulement voilà, l’immense diversité des pratiques agricoles ne peut pas se réduire à une vision à une seule dimension ! L’agriculture, c’est l’art de produire en travaillant quelque chose de vivant ; et le vivant, par définition, c’est quelque chose de variable, d’instable, et de non exact. Céréales, maraîchage, arboriculture, viticulture, élevage, pastoralisme, sylviculture, pisciculture, etc. On perçoit bien la diversité des types de production, et on peut donc comprendre assez aisément que les pratiques agricoles peuvent être infiniment plus diverses.

 

Voilà pourquoi la classification des pratiques agricoles pourrait être précisée en passant à une vue en deux dimensions : premier axe, le niveau d’intensité des traitements ; deuxième axe, le type de traitements ; le tout résulte à une classification en quatre types d’agricultures.

L’agriculture raisonnée se base sur la réflexion et l’analyse de terrain avant toute intervention. Par exemple, un agriculteur n’appliquera un pesticide (qu’il soit naturel ou chimique) que si le niveau de ravageurs dépasse un seuil critique menaçant ses rendements. À l’inverse, l’agriculture conventionnelle (non raisonnée) suit un calendrier de traitements préétabli « à l’aveugle », une méthode plus simple et rassurante, mais systématique.

Parallèlement, l’agriculture biologique se définit principalement par l’interdiction stricte des produits chimiques de synthèse, n’autorisant que les traitements naturels. Le fait d’être « bio » dépend donc de la nature des produits utilisés, tandis que le « raisonné » dépend de la méthode de décision. Le croisement de ces deux critères (raisonné/non raisonné et chimique/naturel) permet ainsi de classer l’agriculture en quatre grandes catégories.

Certes, ce tableau apporte des conclusions qui sont déjà connues du grand public, à savoir le fait qu’il existe une agriculture conventionnelle qui peut être raisonnée ou non. Mais il apporte surtout une conclusion sur les pratiques agricoles que l’on peut trouver dans le monde de l’agriculture biologique. C’est ce point-là qui est à souligner, car le bio est souvent vu comme une forme d’agriculture saine et sans traitement (pesticide, fongicide, herbicide).

Mais cet a priori est à corriger, car d’une part les phytosanitaires sont autorisés au bio*, et d’autre part ils peuvent être utilisés de manière non raisonnée. Voilà pourquoi il est important que chacun comprenne que la forme d’agriculture la plus vertueuse et ayant le moins d’impact négatif pour l’environnement est « l’agriculture biologique raisonnée ». L’agriculture biologique seule n’est pas suffisante.

* Par exemple, l’huile de Neem est un pesticide très puissant, souvent utilisé en agriculture biologique. Ce produit est capable de tuer de nombreux insectes, notamment dans la famille des abeilles. Il s’agit bel et bien d’un produit chimique, nommé azadirachtine, mais cette substance est issue des graines de margousier; il s’agit donc d’un produit chimique naturel. Voilà pourquoi il est autorisé en bio. Notons tout de même que la France interdit son utilisation sur son territoire, mais que l’huile de Neem est autorisée dans une quinzaine de pays de l’union européenne, et également dans de nombreux autres pays du monde (cette parenthèse pour noter que l’agriculture française est souvent plus stricte en matière de qualité de production; privilégier l’origine France est donc déjà en soi un gage de qualité). D’autres exemples bien connus peuvent être cités, comme le cuivre et le souffre, qui sont des fongicides largement utilisés en bio.

Revenons à notre consommateur qui s’offusquait au début de l’article, et qui se trouve un peu perdu dans tout ça…  c’est tout à fait normal. On ne peut pas demander à tous les consommateurs d’être des experts en agronomie ! Certes, il est assez facile de repérer les produits bio grâce au label « AB », mais comment savoir si un agriculteur applique des méthodes raisonnées ? Eh bien malheureusement, il n’y a pas de label pour cela, car ce serait pour l’heure trop complexe à mettre en place (on peut tout de même citer des initiatives très intéressantes, comme la biodynamie sous label Demeter, ainsi que les labels français « Bio Cohérence » et « Nature & Progrès »). Ne soyons pas alarmiste et ne croyons pas que tout producteur bio est engagé dans une agriculture intensive ; la plupart des producteurs bio qui sont en vente directe ou en circuit court (AMAP, magasin de producteurs, paniers, etc.) ont un engagement environnemental fort. Ils pratiquent donc en général une agriculture biologique qui est raisonnée, c’est-à-dire avec le moins de traitements possible, voire parfois sans aucun traitement ! Mais seule une relation de proximité avec les producteurs permet de s’en assurer…

Voilà, vous savez tout !